Clara
Le silence du couvent Saint-Raphaël m’a toujours apaisée. Ici, tout est ordonné, pur, immuable. Chaque jour suit le même rituel : prières à l’aube, soins aux malades, repas en silence, lectures pieuses, nuits peuplées de murmures adressés à Dieu. Depuis dix ans, c’est mon refuge. Depuis mes vingt-cinq ans, c’est ma vie.
Mais aujourd’hui, je quitte cet abri pour la première fois.
La mère supérieure m’a confié une mission : rejoindre un hospice isolé pour prêter main-forte aux sœurs qui y servent déjà. Un lieu perdu, loin de tout. Poudain-Bassé. Je ne connais pas ce nom. Personne au couvent ne l’a prononcé sans une ombre dans le regard.
Le carrosse cahote sur un chemin de terre. La route est sauvage, bordée d’arbres noueux dont les branches semblent vouloir agripper la lumière. L’air devient plus lourd à mesure que nous avançons. La moiteur s’infiltre sous mon habit de laine épaisse. Mes mains, gantées de tissu blanc, sont moites. Un malaise grandit en moi, sourd et inexplicable.
J’effleure du bout des doigts la croix en argent suspendue à mon cou. Une prière muette traverse mon esprit. Ai-je peur ? Je refuse de l’admettre. Je suis ici pour aider, pour soulager la souffrance. Peu importe où je mets les pieds.
Le cocher ralentit, puis arrête les chevaux.
« Nous sommes arrivés, ma sœur. »
Je redresse la tête et sors du carrosse, mes bottines noires foulant un sol poussiéreux.
Devant moi s’étend Poudain-Bassé.
Un village à l’abandon, rongé par le temps. Des maisons aux volets brisés, des ruelles sombres, des ombres qui se déplacent derrière les fenêtres sales. L’air y est différent, chargé d’un parfum métallique, presque fauve. Je sens des regards peser sur moi. Des hommes, accoudés à des porches délabrés, me fixent avec une curiosité hostile.
C’est alors que je le vois.
Lui
Poudain-Bassé est un repaire de damnés. Ici, la vertu se brise comme du verre sous les bottes des survivants. Personne ne prie. Personne ne demande pardon.
Et moi, Raphaël, j’en suis le maître incontesté. Trente-trois ans, une réputation bâtie sur le sang et la peur. J’ai grandi dans la violence, j’ai forgé mon empire à coups de poings et de lames. Mon nom se murmure avec respect, avec crainte. Ici, c’est la loi du plus fort.
Et la seule loi qui vaille, c’est la mienne.
Je suis grand, massif, un corps taillé pour le combat. Ma peau est marquée par les années de guerre que j’ai menées, mes bras striés de cicatrices racontent des histoires que personne n’ose questionner. Mon visage, aux traits anguleux, porte en permanence un demi-sourire narquois. Une provocation silencieuse.
Quand j’aperçois le carrosse poussiéreux s’arrêter à l’entrée du village, je m’attends à voir en descendre un notable ou un voyageur égaré.
Mais ce que je découvre me coupe le souffle.
Une nonne.
J’arque un sourcil. Une foutue nonne à Poudain-Bassé ? C’est une erreur, une aberration. Cet endroit va la briser.
Elle descend avec une grâce austère, son regard aussi pur que l’acier poli. Elle est belle.
D’une beauté qui ne devrait pas exister ici.
Sous l’épaisse soutane noire, sa silhouette est cachée, mais pas effacée. Ses traits sont fins, parfaits, encadrés par quelques mèches échappées de sa coiffe immaculée. Sa peau est claire, presque trop pour cet endroit poussiéreux. Son port de tête est fier, son regard ancré dans le mien sans la moindre hésitation.
Elle n’a pas peur.
Elle devrait.
Je m’approche d’un pas lent, mes bottes soulevant la terre sèche. Elle ne recule pas. Intriguant.
« Vous vous êtes perdue, ma sœur ? »
Sa voix, quand elle répond, est calme, mesurée.
« Je suis attendue à l’hospice. Je viens prêter main-forte aux sœurs qui y travaillent déjà. »
Je laisse échapper un léger ricanement. « Alors on ne vous a pas prévenue ? »
Elle fronce imperceptiblement les sourcils.
« De quoi ? »
Je me rapproche encore, jusqu’à sentir son souffle retenu. Ma voix tombe plus bas, un murmure rauque.
« Que Poudain-Bassé dévore tout ce qui est pur. »
Un éclair traverse son regard, une lueur que je n’arrive pas encore à déchiffrer.
Et dans cet instant précis, alors que l’ombre de mon monde la recouvre, je sais une chose.
Cette femme n’aurait jamais dû venir ici.
Parce qu’ici, la vertu brûle.
Et moi, je ne fais que souffler sur les flammes.
Clara
Le silence pèse sur mes épaules.
Autour de moi, Poudain-Bassé s’étend comme une bête endormie, prête à se réveiller au moindre faux pas. Les ruelles sont vides, mais je sens leur présence. Des yeux qui m’observent à travers les fissures des maisons délabrées. Des silhouettes tapies dans l’ombre, guettant mon moindre mouvement.
Le sol est poussiéreux sous mes pas. Mes bottines noires s’enfoncent légèrement dans la terre sèche. Je serre mon manteau contre moi, le tissu rude de mon habit me rappelant qui je suis. Une sœur, une servante de Dieu.
Pas une étrangère venue s’égarer dans un repaire de pécheurs.
Pourtant, je sens le poids d’un regard plus intense que les autres. Un regard qui me brûle.
Lui.
Raphaël.
Il ne bouge pas, et pourtant il occupe tout l’espace. Grand, massif, comme une ombre menaçante au milieu du village. Ses yeux, sombres comme la nuit, me scrutent avec une intensité troublante. Il ne détourne pas le regard, il ne cille même pas.
Il attend.
J’ai l’impression qu’il me met à l’épreuve, qu’il cherche une faille dans mon armure. Mais il n’en trouvera pas.
Je redresse le menton.
« Où se trouve l’hospice ? »
Il sourit légèrement, un sourire qui n’a rien d’aimable. Un sourire qui promet des flammes et du danger.
« L’hospice, ma sœur ? » Sa voix traîne, basse et rauque, comme s’il savourait chaque mot. « Il est là-bas, au bout de cette rue. Mais dites-moi… Êtes-vous certaine de vouloir y aller ? »
Un frisson me parcourt. Pas de peur. D’instinct.
Quelque chose ne va pas.
« C’est ma mission. »
Il incline la tête, faussement respectueux. « Alors bonne chance. »
Je tourne les talons et m’éloigne, sentant toujours son regard peser sur
moi.
Je ne devrais pas me sentir ainsi.
Troublée.
Je ne devrais pas sentir ce feu sous ma peau.
Mais c’est trop tard.
RaphaëlElle part.Mais elle a déjà laissé une empreinte dans cet endroit qui ne pardonne rien.Ses pas sont fermes, déterminés, mais je n’ai pas besoin de voir son visage pour savoir qu’elle est troublée.Une nonne. Une foutue nonne, avec des yeux trop clairs et une présence trop forte pour être ignorée.J’aurais dû la laisser partir, tourner la tête et retourner à mes affaires.Mais non.Je la regarde disparaître dans la brume du village, et une pensée me traverse.Elle ne tiendra pas.Poudain-Bassé va l’engloutir.Et si ce n’est pas ce maudit endroit qui le fait… ce sera moi.ClaraL’hospice est plus délabré que je ne l’imaginais.Une bâtisse austère, aux murs rongés par l’humidité, aux fenêtres ternies par le temps. L’air y est épais, chargé d’odeurs de plantes médicinales et de misère. Une lourde croix de fer est clouée au-dessus de l’entrée, mais ici, la foi semble bien fragile face à la souffrance.Lorsque je franchis le seuil, un silence pesant m’accueille.Une femme en habit
ClaraLe soir tombe sur Poudain-Bassé.Je referme la porte de l’hospice derrière moi, mon cœur battant un peu trop vite. L’air est plus lourd, chargé d’un parfum de terre humide et de fumée lointaine. Je devrais rentrer immédiatement, rejoindre la petite cellule où je dors, me réfugier dans la prière.Mais mes pas me portent ailleurs.Vers lui.Depuis mon arrivée, Raphaël me hante. Sa présence est une ombre qui me suit, invisible mais palpable. Même lorsque je ne le vois pas, je le sens. C’est une force brute, un danger vivant.Et pourtant, il ne m’a jamais menacée.Pas encore.J’aurais dû fuir cette tentation, mais il y a quelque chose en moi qui refuse de s’éteindre. Quelque chose que je ne devrais pas ressentir.Une chaleur qui me brûle.Un besoin insensé de comprendre pourquoi lui.Pourquoi ce monstre en marge du monde me fascine autant.Lorsque je l’aperçois enfin, il est appuyé contre un mur de pierre, fumant lentement, son regard braqué sur moi. Il ne parle pas. Il attend.Je p
Raphaël Elle sait ce que je veux entendre.Elle se mord la lèvre, tourne la tête. Mais je vois la lutte, l’indécision.« Je ne peux pas. »Je m’approche encore.Assez pour entendre son souffle court.Assez pour qu’elle sente la chaleur de mon corps.« Vous avez déjà franchi une ligne en venant me voir. »Elle ferme les yeux.« Ce n’est pas… »Elle s’interrompt, incapable de finir sa phrase.Parce qu’elle sait.Elle sait que je ne la laisserai pas mentir.Je suis trop près.Ou plutôt, il est trop près.Je peux sentir la tension qui émane de lui, cette énergie brute qui me donne envie de fuir… et de rester à la fois.Il joue avec moi.Il me pousse dans une direction dont je ne connais pas l’issue.Mais au fond, n’est-ce pas moi qui suis venue à lui ?Ma main se referme sur mon voile, serrant le tissu comme si c’était mon dernier rempart.« Je dois partir. »Ma voix est trop faible.Trop hésitante.Je ne bouge pas.Raphaël non plus.Il attend.Me teste encore.Et moi…Je perds.Parce qu
ClaraJe devrais m’enfuir.Je devrais tourner les talons et rejoindre ma cellule avant que tout ne bascule.Mais je reste.Raphaël est trop proche. Trop intense. Trop dangereux.Son regard est une menace douce, une promesse silencieuse d’un monde où la vertu n’a pas sa place.Et pourtant, il ne me touche pas.Il attend.Comme un chasseur face à une proie qui hésite encore à fuir.Je retiens mon souffle.Ma peau brûle sous son regard.« Vous tremblez, ma sœur. »Sa voix est un murmure, rauque et chargé de quelque chose que je refuse de nommer.Je baisse les yeux, les poings serrés.« Ce n’est pas ce que vous croyez. »Un silence.Puis un léger rire.Un rire sans moquerie, mais empli d’une certitude qui me terrifie.« Vous êtes sûre ? »Je devrais répondre. Le repousser. Trouver une excuse, n’importe quoi pour briser ce moment.Mais je n’y arrive pas.Parce que je mens.Je tremble parce qu’il est là.Parce que son ombre me hante depuis le premier jour.Parce que quelque chose en moi se
Raphaël Elle hésite.Mais après un instant, elle s’assied lentement, gardant ses mains jointes sur ses genoux comme une prière silencieuse.Je la regarde un moment.Elle est belle.D’une beauté simple, austère.Mais il y a autre chose en elle.Une force qu’elle ignore encore.Et une faiblesse qu’elle refuse d’admettre.« Pourquoi êtes-vous ici, Clara ? »Sa gorge se serre.Elle détourne les yeux.« Je veux comprendre. »Je souris lentement.« Comprendre quoi ? »Elle prend une inspiration tremblante.Puis elle me regarde enfin.« Pourquoi vous êtes comme ça. »Je ne m’attendais pas à cette réponse.Mon sourire s’efface légèrement.Je me redresse, posant les coudes sur mes genoux.« Comme quoi ? »Elle hésite, cherchant ses mots.« Froid. Violent. Sans remords. »Un rire sans joie m’échappe.« Vous croyez que c’est un choix ? »Elle fronce les sourcils.« Tout est un choix. »Je secoue lentement la tête.« Pas toujours. »Je vois la curiosité briller dans ses yeux.Elle veut savoir.E
ClaraJe le suis.À travers le dédale sombre du Corbeau Noir, je marche sur ses traces, retenant mon souffle.Loin du vacarme de la taverne, il m’entraîne dans un couloir plus étroit, où l’air est plus froid, plus épais. Chaque pas semble m’enfoncer un peu plus dans un territoire interdit.Mon cœur cogne contre ma poitrine.Je devrais partir.Je dois partir.Mais mes pieds avancent d’eux-mêmes.Raphaël pousse une porte en bois massif. L’espace derrière est plus grand que je ne l’imaginais. Pas une simple pièce, mais un bureau, un repaire.Le silence règne ici.Des étagères croulent sous des livres épais, certains recouverts de poussière, d’autres ouverts comme s’ils avaient été feuilletés la veille. Une grande table trône au centre, envahie de papiers, de cartes. Des documents que je ne devrais pas voir.Un fauteuil en cuir. Une bouteille de whisky à moitié vide. Une fenêtre, aux rideaux tirés, d’où filtre la lueur diffuse des lanternes de la ville.Tout ici porte son empreinte.Un au
ClaraChaque marche que je descends m’éloigne un peu plus de la lumière.L’air devient plus lourd, plus froid. L’odeur de pierre humide et de tabac imprègne l’atmosphère. Mon cœur cogne dans ma poitrine, mais je continue.Je le suis.Raphaël ne dit rien. Il marche devant moi, son ombre découpée par la lueur des lanternes accrochées au mur. Il sait que je suis là. Il sait que je le suis, malgré tout ce que je devrais faire pour l’éviter.Nous atteignons le bas des escaliers. Une grande porte en bois massif nous fait face. Raphaël s’arrête, pose la main sur le battant et se tourne vers moi.« Tu es sûre de vouloir voir ce qu’il y a derrière ? »Je déglutis.Je devrais dire non.Je devrais remonter.Mais je hoche la tête.Il esquisse un sourire en coin, puis pousse la porte.RaphaëlElle franchit le seuil.Petite sœur imprudente.Je l’observe alors qu’elle découvre mon monde.Une vaste salle voûtée, aux murs de pierre brute, éclairée par de nombreuses lampes à huile. Des caisses de bois
ClaraLa chaleur de sa paume contre la mienne est un piège.Je devrais la lâcher. Je devrais reculer, briser cette proximité avant qu’elle ne m’avale tout entière.Mais je ne le fais pas.Le silence entre nous est pesant, chargé d’une tension que je ne peux plus ignorer. Il ne parle pas, mais son regard me brûle. Son souffle, chaud et lent, caresse ma peau.Je ne sais plus si je tremble de peur ou d’autre chose.Autour de nous, la pièce semble s’effacer. Les voix des hommes rassemblés en contrebas deviennent un murmure indistinct. Il n’y a plus que lui. Lui et moi.Je ne devrais pas être ici.Je ne devrais pas le laisser me toucher.Et pourtant, quand il resserre légèrement sa prise sur ma main, un frisson me parcourt l’échine.« Tu as toujours été aussi entêtée, Clara ? »Sa voix est basse, traînante, comme s’il se délectait de ma lutte intérieure.Je ravale ma salive.« Je ne suis pas entêtée. »« Non ? Alors pourquoi tu es encore là ? »Je ne réponds pas. Parce que je n’ai pas de r
ClaraIl fait un pas de plus.— Marcus savait que je finirais par me retourner contre lui si je n’avais rien à perdre. Alors il m’a offert une place. Un rôle.Je fronce les sourcils.— Un rôle ?Il hoche la tête.— Celui que j’ai aujourd’hui.Je frémis.Je ne veux pas entendre la suite, mais je ne peux pas reculer.— Tu… fais quoi exactement ?Un sourire en coin effleure ses lèvres.— Ce que je sais faire de mieux.Je retiens mon souffle.— Tuer ?Il ne répond pas. Mais il n’a pas besoin de le faire.RaphaëlClara est livide.Je vois ses doigts trembler, ses lèvres s’entrouvrir comme si elle voulait parler… mais aucun mot ne vient.Je m’attendais à ce qu’elle ait peur.À ce qu’elle parte en courant.Mais elle est toujours là.Et c’est ça qui me trouble le plus.Je m’approche lentement, la détaillant.Sa robe sombre, son voile défait.Ses yeux trop grands, trop pleins d’une compassion qui me met mal à l’aise.— Tu ne dis rien ?Elle relève la tête, et son regard croise le mien.— Qu’es
ClaraL’entrepôt semble plus froid qu’avant.Ou peut-être est-ce la tension qui me glace.Je suis Raphaël à travers un dédale de caisses et de couloirs sombres. Il ne parle pas. Il avance d’un pas assuré, comme si cet endroit était une seconde peau pour lui.Puis, il s’arrête devant une porte métallique.Il l’ouvre sans un bruit et me fait signe d’entrer.Je franchis le seuil, mon cœur battant trop fort.La pièce est petite, à peine éclairée par une lampe suspendue. Un bureau, une armoire, une vieille chaise. Rien de personnel. Rien qui raconte une histoire.Rien, sauf la photo.Une vieille photographie en noir et blanc, glissée sous la vitre du bureau.Un enfant. Pas plus de huit ans. Ses yeux sombres fixent l’objectif avec une gravité qui n’a rien d’enfantin.Je fronce les sourcils.— C’est toi ?Raphaël ne répond pas tout de suite.Puis, d’une voix basse :— Oui.Je lève les yeux vers lui. Il est resté près de la porte, comme s’il hésitait à entrer pleinement dans cette pièce. Comm
ClaraJe suis partie.Du moins, physiquement.Mes pas ont quitté l’arrière-cour sombre où se tenait Raphaël, mais mon esprit est resté là-bas, suspendu à ses derniers mots.« Ne reviens plus. »C’était une mise en garde, une frontière invisible qu’il a tracée entre nous.Mais les frontières, j’ai appris qu’elles n’existent que pour être franchies.Les ruelles de Poudain-Bassé sont presque désertes à cette heure. L’obscurité s’étend, couvrant les bâtisses de son manteau d’ombre. Je serre les pans de mon manteau autour de moi, mais ce n’est pas le froid qui me fait frissonner.C’est ce que j’ai vu dans ses yeux.La lutte.Il croit que le monstre en lui est immuable, qu’il n’y a pas d’échappatoire à cette vie qu’il mène.Mais moi, je crois qu’il y a toujours un choix.Il faut juste avoir la force de le faire.Le problème, c’est que je ne sais pas si Raphaël la possède.Je franchis le seuil de l’hospice en silence. À cette heure, la plupart des sœurs dorment. J’avance dans les couloirs fa
ClaraLa nuit semble plus lourde quand je rentre à l’hospice.Les murs de pierre suintent d’humidité, l’air est épais, presque suffocant. Chaque pas résonne étrangement sous la voûte du couloir. Tout me paraît plus sombre.Peut-être parce que je l’ai vu.Pas seulement Raphaël, mais l’homme qu’il est vraiment.Ses choix. Ses actes.Et pourtant, au lieu de me figer d’effroi… c’est autre chose qui se tord en moi.Un doute insidieux.Un murmure qui me répète encore et encore que je ne devrais pas vouloir comprendre.Mais c’est trop tard.Je pousse la porte de ma petite chambre, me laisse tomber sur le lit, les yeux rivés au plafond.Les ténèbres qui l’entourent ne me font plus peur.Ce qui me terrifie, c’est l’écho qu’elles réveillent en moi.RaphaëlL’odeur de tabac et de suie imprègne l’air.Je suis assis sur le rebord d’une fenêtre brisée, les cendres de ma cigarette tombant en flocons silencieux sur le sol crasseux.Dans mon dos, mes hommes parlent, élaborent des plans, préparent une
RaphaëlElle est là, suspendue entre hésitation et désir, entre peur et fascination.Et moi, je suis au bord du gouffre.Un seul geste de plus, et je ne pourrais plus reculer.Je devrais arrêter ça maintenant.Je devrais la laisser partir avant qu’il ne soit trop tard.Mais au lieu de ça, mes doigts glissent lentement le long de sa mâchoire.Clara ferme les yeux, sa respiration tremblante.Je me penche, juste assez pour que nos souffles se mêlent.Assez pour qu’elle sente le danger.Assez pour qu’elle sache que si elle ne s’éloigne pas maintenant… je ne m’arrêterai pas.ClaraJe devrais bouger.Je devrais dire quelque chose.Mais je reste figée, brûlante sous son regard.Le monde autour de nous n’existe plus.Il n’y a plus que lui et moi.Et cette attraction impensable qui menace d’exploser.Mais soudain—Un bruit dans la nuit.Une voix rauque qui s’élève dans l’ombre.« Raphaël. »Nous nous figeons.Il tourne la tête, ses traits redevenus froids en une fraction de seconde.Un homme s
ClaraIl me repousse.Mais ce n’est pas de la colère.C’est de la peur.Pas de moi.De ce qu’il pourrait être, si je reste trop près.Mais je ne recule pas.Pas cette fois.« Pourquoi as-tu choisi cet endroit ? »Il fronce les sourcils.« Cet endroit ? »« Poudain-Bassé. Cet hospice. Pourquoi es-tu ici ? »Un silence.Puis, lentement, il se détourne.« Ce n’est pas moi qui ai choisi cet endroit. »Il laisse échapper un rire sans joie.« C’est lui qui m’a choisi. »Mon cœur rate un battement.Je devine qu’il ne parle pas que de la ville.« Alors raconte-moi. »Il se crispe légèrement.« Pourquoi ? »Je serre les poings.« Parce que tu ne veux pas être un monstre. »Ses yeux s’assombrissent.Un instant, je crois qu’il va me renvoyer ma naïveté en pleine face.Mais à la place, il s’adosse contre le mur, croise les bras et me fixe.« Très bien. »RaphaëlJe ne sais pas pourquoi je lui parle.Peut-être parce qu’elle ne recule pas.Peut-être parce qu’elle ne me regarde pas comme si j’étais
Clara Son sourire s’étire, lent, calculé.« Tu voulais comprendre, non ? Alors regarde. »Je serre les poings.Il joue avec moi.Il veut voir jusqu’où je suis capable d’aller.Et moi, au lieu de m’enfuir, je relève le défi.RaphaëlElle ne s’effondre pas.Elle vacille, oui. Mais elle tient bon.Je m’attendais à ce qu’elle prenne peur en voyant cet endroit, qu’elle réalise enfin qu’elle n’a rien à faire ici.Mais non.Clara est toujours là, avec ce regard trop profond, trop brûlant.Je devrais lui dire de partir.Je devrais lui montrer la sortie et refermer la porte derrière elle.Mais je ne le fais pas.Parce que, contre toute logique, j’ai envie qu’elle reste.Et ça, c’est dangereux.Un des hommes s’approche, déposant un dossier sur mon bureau. Il me jette un regard en coin, puis glisse un regard moqueur vers Clara.« C’est elle, la petite sœur dont tout le monde parle ? »Je ne bouge pas.Mais quelque chose en moi se tend.Clara aussi l’a remarqué.Elle se raidit légèrement, sans p
ClaraJe ne devrais pas être ici.Cette pensée tourne en boucle dans mon esprit, comme une prière muette qui ne trouve pas d’issue.L’odeur du sang séché, le bruit des rires rauques, l’excitation brutale qui vibre dans l’air. Tout ici est à l’opposé de ce que j’ai connu.Et pourtant, je reste.Je devrais fuir cet endroit, cet homme.Mais je ne bouge pas.Raphaël me regarde, attendant ma réaction. Il veut savoir jusqu’où je tiendrai.Je soutiens son regard.Mon cœur bat trop fort, ma gorge est sèche, mais je refuse de détourner les yeux.Il esquisse un sourire. Un sourire dangereux.« Alors, sœur Clara… que penses-tu de tout ça ? »Sa voix est calme, posée, mais il y a un défi sous ses mots.Je prends une inspiration tremblante.« C’est… sauvage. »Il rit doucement.« C’est la vie. Ici, on ne porte pas de masque. On ne fait pas semblant. »Mon ventre se noue.Je devrais lui dire qu’il a tort. Que la violence n’a rien d’authentique, que ce n’est qu’un moyen de fuir quelque chose de pire
ClaraIl y a quelque chose de cruel dans la façon dont il me regarde. Comme s’il testait mes limites, attendant de voir à quel moment je vais me briser.Mais il y a autre chose aussi.Un intérêt.Un défi silencieux.« Que s’est-il passé cette nuit ? »Il arque un sourcil, surpris que je pose la question.« Des affaires. Rien qui te concerne. »« Tout ce qui touche cette ville me concerne. L’hospice soigne des hommes blessés par ces… affaires. »Un silence.Puis il rit doucement.« Tu crois vraiment pouvoir porter toute la misère du monde sur tes épaules ? »« Si personne ne le fait, qui le fera ? »Sa mâchoire se serre légèrement. Il détourne le regard une fraction de seconde, comme si mes mots avaient touché une corde sensible.Je ne devrais pas être là.Je devrais tourner les talons, retourner à la sécurité de mon cloître, à la simplicité des prières et des jours identiques.Mais une partie de moi refuse de partir.Parce que je vois autre chose derrière l’ombre qu’il projette.Et je