Gabriel de MontreuilJe le regarde, puis porte mon attention sur la silhouette imposante du manoir, perché au-dessus des champs de canne à sucre.— « Plus de retour en arrière. »Il hoche la tête.Un cri résonne soudain dans l’obscurité.Puis un autre.C’est le signal.Les esclaves de la plantation se soulèvent.L’instant suivant, nous chargeons.☾☾☾Le Mur de FeuLes premières balles sifflent avant même que nous atteignions la barrière principale.— « Courez ! » hurle Diego.Nous nous engouffrons à travers l’entrée, abattant les premiers gardes dans une mêlée féroce.Aïda se glisse dans l’ombre et tranche la gorge d’un homme d’un mouvement fluide. M’bala, lui, fait exploser la serrure de l’armurerie avec un coup de fusil.Bientôt, les esclaves libérés s’arment à leur tour.La plantation est en feu.Des cris s’élèvent, des coups de feu claquent.Mais alors que nous avançons, une silhouette familière apparaît en haut des marches du manoir.Charles Beauregard.Il tient un fusil à la mai
Gabriel Je relève les yeux, stupéfait.— « Quoi ? »Il soupire.— « Ton soulèvement est une étincelle. Mais la guerre que tu veux mener était déjà en marche, bien avant toi. »Je secoue la tête.— « Alors pourquoi ne rien faire ? Pourquoi avoir soutenu ce système jusqu’à aujourd’hui ? »Son regard se durcit.— « Parce que les hommes comme Beauregard n’auraient jamais accepté cette transition pacifiquement. Ils préfèrent mourir que de perdre leur pouvoir. »Un silence pesant s’installe.Puis il ajoute, plus doucement :— « Je voulais gagner du temps. Protéger Bellefontaine. »Je serre les dents.— « Protéger quoi ? Des champs ? Une maison ? Ce n’est pas un domaine que tu protèges, père. Ce sont des chaînes. »Il me fixe un instant, avant de murmurer :— « Et toi, Gabriel ? Tu crois que tu es libre ? »La question me cloue sur place.La ChuteAvant que je ne puisse répondre, la porte vole en éclats.Des hommes en uniforme envahissent la pièce.— « Par ordre du gouverneur, vous êtes en
Gabriel de MontreuilLa mer s’étendait à perte de vue, d’un bleu sombre, impassible. Le navire tanguait sous un vent capricieux, et les voiles claquaient comme des fouets dans le silence du matin.J’étais seul sur le pont, les mains serrées sur le bastingage.L’exil.Je savais que c’était mieux que la prison, mieux que la corde. Mais chaque vague qui nous éloignait de la Louisiane me rappelait que j’avais perdu Bellefontaine, perdu mon combat.Ou peut-être que tout commençait à peine.— « Tu comptes rester là toute la journée ? »Je me retournai.Diego s’appuyait contre le mât, les bras croisés, un sourire en coin sur son visage buriné par le soleil.Je plissai les yeux.— « Comment as-tu fait pour monter à bord ? »Il haussa les épaules.— « Disons que je connais les bons endroits pour disparaître. Et puis, je n’allais pas te laisser partir seul. »Un silence.Puis je ris. Un rire bref, amer, mais sincère.— « Tu es un fou, Diego. »— « Peut-être. Mais je ne t’abandonnerai pas. »☾☾☾
Gabriel de MontreuilC’était un sanctuaire.Un lieu caché, oublié des cartes, protégé depuis des siècles.Une nuit, alors que le feu crépitait au centre du village, le vieil homme s’assit près de moi.— « Tu portes le poids d’un passé que tu cherches à fuir, » murmura-t-il.Je tressaillis.— « Je cherche la liberté. »Il sourit tristement.— « Et pourtant, même ici, tu la cherches encore. »Son regard perça le mien, et soudain, je compris.La liberté n’était pas un lieu.C’était un choix.L’Adieu au PasséUn matin, alors que je me tenais sur la plage, regardant l’horizon, Diego s’approcha.— « On ne peut pas rester ici pour toujours. »Je serrai les poings.— « Je sais. »Il posa une main sur mon épaule.— « Alors il est temps de construire un bateau. »Je pris une longue inspiration.Oui.L’heure était venue de reprendre la mer.D’affronter ce qui m’attendait de l’autre côté des vagues.L’heure était venue de rentrer.Le vent fouettait nos visages alors que les rames s’enfonçaient da
Gabriel de MontreuilLe combat était proche.Le plus grand que nous ayons mené jusqu’ici.Si nous gagnions, la colonie tomberait.Si nous échouions, ce serait un massacre.Je levai les yeux vers les étoiles, pensant à mon père.À ce qu’il avait dit avant que nous soyons séparés.Il est temps que tu comprennes la vraie nature du pouvoir.Je commençais à comprendre.Le pouvoir n’était pas seulement dans les armes, ni dans les titres.Il était dans la volonté de ceux qui refusaient de plier.L’Heure du ChoixÀ l’aube, je rejoignis Aïda.— « Je suis avec toi. »Elle hocha la tête, mais je vis dans son regard qu’elle savait ce que cela signifiait.— « Alors prépare-toi. »La guerre commençait.Et cette fois, il n’y aurait plus de retour en arrière.Le vent glacial balayait le camp, soulevant la poussière et les cendres. Debout sur un promontoire rocheux, j’observais la vallée en contrebas.L’armée du gouverneur avançait.Des centaines de soldats en uniformes bleu et or, accompagnés de cava
Gabriel de MontreuilLe vent portait encore l’odeur du sang et de la poudre.La bataille était terminée, mais la guerre ne l’était pas.Autour de moi, les survivants se relevaient lentement. Certains portaient les blessés, d’autres cherchaient leurs morts.J’avançai parmi eux, les jambes lourdes, le corps brisé par la fatigue et le poids des pertes.Aïda m’attendait près des ruines d’un chariot en flammes. Son visage était couvert de suie, ses yeux sombres reflétaient la même chose que les miens.Nous avions gagné.Mais nous avions aussi tout perdu.☾☾☾Les Morts et les VivantsLe soleil se levait à l’horizon, baignant la vallée dans une lumière dorée.Les cadavres jonchaient le sol, soldats et insurgés mêlés dans la même mort anonyme.M’bala dirigeait les survivants, donnant des ordres d’une voix fatiguée.Samuel s’agenouillait près du corps de Diego, silencieux.Je m’approchai lentement, posant une main sur son épaule.— « Il est mort en combattant. »Samuel ne répondit pas. Il prit
Gabriel de MontreuilElle posa une carte devant moi.Sur cette carte, un seul lieu était entouré en rouge.— Le Palais du Gouverneur.Je relevai les yeux vers elle.Elle sourit, un éclat dangereux dans le regard.— « Il est temps de terminer ce que nous avons commencé. »Je pris une grande inspiration.Puis je souris à mon tour.— « Alors préparons-nous. »La nuit s’étirait comme un voile de ténèbres au-dessus de la ville.Nous étions là, cachés dans l’ombre des docks, le regard tourné vers notre cible : le Palais du Gouverneur.Les ruelles étaient désertes à cette heure tardive, mais les patrouilles ne cessaient jamais. Chaque soldat en armure portait l’empreinte de la peur gravée sur son visage.Ils savaient que nous étions là.Ils savaient que nous allions frapper.Mais ils ne savaient pas quand.Aïda s’accroupit à mes côtés, son souffle chaud dans l’air froid.— « Tout est prêt. »Je hochai la tête.— « M’bala et les autres sont en position ? »— « Oui. Dès que nous attaquons, ils
Gabriel de MontreuilL’Après-ChaosAïda était assise sur un tonneau renversé, observant les survivants qui s’agitaient autour du palais en ruines.Elle avait le visage marqué par la fatigue, mais son regard brillait d’une féroce détermination.— « Ils cherchent un leader, Gabriel. »Je regardai la foule, ces hommes et ces femmes libérés du joug colonial.Ils ne savaient plus vers qui se tourner.— « Je ne suis pas un leader, » murmurai-je.Aïda serra les dents.— « Et pourtant, c’est à toi qu’ils regardent. Tu es celui qui les a menés jusqu’ici. »Je passai une main dans mes cheveux, sentant la sueur et la poussière coller à ma peau.— « Nous avons détruit un empire. Maintenant quoi ? »Un silence s’abattit sur nous.Nous n’avions aucune réponse.☾☾☾Le Conseil des OmbresÀ la nuit tombée, nous nous réunîmes dans l’entrepôt où tout avait commencé.Diego, Samuel, M’bala, Aïda, et quelques chefs de groupes rebelles.Les survivants du soulèvement.Le nouveau pouvoir.— « Nous devons orga
Récit d’un vieil homme, narrateur anonymeOn raconte qu’un jour, un capitaine a fait taire la mer.Pas par la peur. Pas par la guerre.Mais parce qu’il lui a tourné le dos.Parce qu’il a aimé plus fort que la mer ne le permet.Parce qu’il a choisi l’amour au lieu du vent, une main au lieu du sabre.Son nom ?Gabriel de Montreuil.Une légende.Une épine dans le flanc de l’Empire.Un spectre pour les galions espagnols.Un mythe pour les jeunes mousses qui rêvaient de fortune, de gloire, de liberté.Et puis… plus rien.Un matin, le Pavillon Noir n’est plus reparu à l’horizon.Plus de voiles. Plus de feu.Le capitaine s’est tu.Et avec lui, la mer a perdu quelque chose de sauvage, de furieux.Mais moi, je sais.Je sais ce qu’il est devenu.J’étais jeune mousse sur un brick marchand, à l’époque.On croisait au large d’îles sans nom, là où les cartes s’effacent dans le bleu, où le ciel et l’eau se confondent.Et un soir, juste avant que le soleil meure, je l’ai vu.Une barque.Deux silhouet
Gabriel de MontreuilLe San Telmo dort dans le ventre de l’océan.Et nous, on flotte dans l’après.La plage est déserte, battue par le vent. Du sable blanc, du sel sur ma peau. Elle est là, allongée, la poitrine soulevée lentement, les yeux fermés.Je ne dis rien.Je la regarde respirer.AïdaJe sens son regard avant d’ouvrir les yeux.Je le connais. Il me brûle doucement, sans violence.Ses mains sont posées sur ses genoux. Il ne me touche pas. Pas encore.Je me redresse.Ma robe est en lambeaux, mais je m’en moque.Il est là. Et je suis vivante.— Tu comptes me regarder longtemps comme ça ?Il ne sourit pas. Il s’approche. Lentement.Je tends la main. Il l’attrape.Gabriel de MontreuilSon contact me brise.Je tombe à genoux devant elle, le front contre son ventre.— Je t’ai crue morte.— J’ai cru l’être aussi.Ses doigts glissent dans mes cheveux, et tout se tait.AïdaIl a tout perdu. Le navire. Le serment. La légende.Mais il m’a gardée.Ou peut-être que c’est moi qui l’ai gardé.
Gabriel de MontreuilJe tombe à genoux. Le pont du San Telmo vacille sous mes mains. L’air est saturé de sel, de magie ancienne, de douleur. Aïda gît là, dans les bras invisibles du navire, comme une offrande vivante, une prière hurlée à l’océan. Son corps est toujours là, mais son âme, je la sens glisser, tirée par des courants plus sombres que la mort elle-même.— Non… non, Aïda…Je me précipite, mais déjà la coque s’ouvre autour d’elle, comme une gueule vivante. Le bois craque, soupire, s’ouvre comme une plaie.DiegoJe m’élance après Gabriel. Il vacille, prêt à se jeter dans l’abîme pour la rejoindre. Je l’attrape par le bras au dernier instant.— Tu fais quoi, bordel ?!Il se débat, les yeux fous.— Elle a pris ma place, Diego ! C’est à moi ! C’était à moi !Il me frappe. Je le retiens. Je le frappe à mon tour. Le chaos autour de nous est si intense que personne ne voit. La mer hurle, la Gardienne récite des incantations dans une langue morte. Mais Gabriel ? Il se brise entre mes
DiegoJe connais Gabriel depuis assez longtemps pour comprendre ce qu’il s’apprête à faire. Ce regard, cette foutue détermination glacée… Il croit qu’il n’a pas le choix. Mais il en a toujours un.— On peut trouver une autre issue, je lance. Il y a toujours un autre moyen.La Gardienne esquisse un sourire triste.— Vous ne comprenez pas. Ce navire ne navigue que sur le serment du sang.AïdaLe serment du sang.Tout s’effondre en moi. Mon souffle se coupe, mon cœur cogne contre mes côtes comme un tambour de guerre. Je comprends avant même que Gabriel parle.— C’est moi, murmuré-je. C’est moi le prix.Il détourne les yeux.Le silence qui suit est pire que n’importe quelle tempête.Gabriel de MontreuilAïda me fixe, les yeux brillants d’un mélange de peur et de rage. Je pourrais lui mentir. Lui dire qu’elle se trompe. Mais elle sait. Elle a toujours su.— Non, souffle-t-elle.Le San Telmo tangue violemment. L’eau noire s’agite sous nous, une houle surnaturelle, impatiente. Mon père reste
Gabriel de MontreuilLe pont du San Telmo grince sous mes pas.Le bois est ancien, pourtant il semble respirer. Les voiles noires frémissent comme la peau d’une créature vivante. Un murmure serpente à travers l’air, une prière oubliée, un avertissement peut-être. Mais il est trop tard pour reculer.Je sens la présence de mes compagnons derrière moi. Diego inspecte le gréement, les traits tendus. M’Bala, silencieux, recharge son fusil, prêt à affronter l’inconnu. Aïda garde le médaillon serré dans sa main, son regard brillant d’une inquiétude qu’elle ne dissimule plus.Puis la Gardienne parle.— Le navire t’appartient, Gabriel de Montreuil. Il est le dernier témoin de ton sang, l’ultime vestige de ce qui fut et de ce qui doit être.Je tourne les yeux vers elle. Son voile d’or scintille sous la lueur irréelle qui baigne le vaisseau.— Où nous mènera-t-il ?Elle incline légèrement la tête.— Là où le pacte l’exige.Un frisson court le long de mon échine. Ce pacte… Je l’ai scellé sans en
Gabriel de MontreuilM’BalaJe plante mon coutelas dans la poitrine d’un des spectres.Il ne bronche pas.Ses mains se referment sur mon cou.Je suffoque.Puis, soudain, une lumière jaillit derrière moi.Je tombe à genoux, haletant.Le médaillon.Aïda s’est levée.Son regard est brûlant.Et le médaillon brille d’une lueur qui n’a rien de naturel.Les morts s’arrêtent.L’ombre, elle, avance.Gabriel de MontreuilLa jungle se déchire dans un rugissement de vent et de cendres.La silhouette cachée dans l’ombre révèle enfin son visage.Un visage que je connais.Mon père.Ou du moins, ce qu’il est devenu.Son regard est froid, inhumain.— Tu aurais dû rester en mer, Gabriel.Sa voix est un murmure de tempête, un écho de mille âmes perdues.Je serre les poings.— Pourquoi es-tu encore là ?Un sourire tordu se dessine sur son visage.— Parce que j’ai échoué.Un silence s’abat sur nous.Puis il lève la main.Et la terre tremble sous nos pieds.DiegoLe sol s’ouvre en un fracas assourdissant.
Gabriel de MontreuilMon père me regarde, ou du moins… ce qui reste de lui.Son visage n’est qu’une ombre du souvenir que j’en avais, ses traits mangés par le temps et la mort. Pourtant, dans ses yeux vides, quelque chose brûle encore. Une lueur. Un avertissement.Le médaillon que j’ai ramassé pulse dans ma main, sa surface froide vibrant contre ma peau.Et derrière lui, la jungle change.Les arbres semblent se courber, leurs racines noires s’étirent comme des griffes prêtes à m’engloutir. Le sol lui-même palpite sous mes pieds. Quelque chose… non, quelqu’un m’observe.— Gabriel…La voix de mon père est un murmure brisé, un souffle venu d’un autre monde.Je serre les dents.— Tu es mort.Il incline lentement la tête, et un rictus tord ses lèvres décomposées.— Oui.Un frisson glacé parcourt mon échine.Puis il lève un doigt décharné et pointe mon cœur.— Mais toi… tu es en train de suivre mon chemin.Le médaillon pulse plus fort.Autour de moi, la jungle se resserre.Et soudain, une v
Gabriel de MontreuilLa mer s’est tue.Les derniers vestiges des galions espagnols dérivent entre les vagues, des planches brisées, des voiles déchirées, et des cadavres flottants que la mer n’a pas encore engloutis. L’odeur du sel et du sang se mélange dans l’air. Le Pavillon Noir est toujours debout, mais il tangue, meurtri par la bataille et les fureurs des eaux maudites.Je serre la barre à m’en blanchir les jointures, le regard fixé sur l’horizon voilé d’une brume épaisse.Derrière moi, Diego s’appuie contre le bastingage, la main sur ses côtes blessées. M’Bala surveille le pont d’un œil attentif, prêt à bondir à la moindre menace.Et Aïda…Aïda respire encore.À chaque inspiration laborieuse qui s’échappe de ses lèvres, je sens une étincelle de rage et d’espoir s’allumer en moi.— Terre en vue !Le cri vient du nid de pie.Je lève les yeux.Devant nous, une masse sombre se découpe lentement dans la brume.Une île.Notre seule chance de survie.Mais aussi notre plus grande menace
Gabriel de MontreuilAïda s’accroche à la vie.Elle respire difficilement, allongée sur le pont du Pavillon Noir, son sang s’infiltrant entre les planches de bois comme une promesse maudite. Ses yeux sont mi-clos, sa peau, plus pâle que je ne l’ai jamais vue.Je presse ma main contre la plaie, ignorant le chaos qui nous entoure.— Tiens bon, Aïda. Tu m’entends ?Sa main tremble, se referme sur mon bras.— Gabriel…Sa voix est un souffle. Faible. Trop faible.M’Bala s’agenouille à côté de moi, son visage d’ordinaire impassible déformé par l’angoisse.— Il faut la descendre à la cabine. Vite.J’acquiesce, incapable de parler.Je la soulève avec précaution. Son corps est léger contre le mien, mais je sens la chaleur de son sang qui s’imprègne dans ma chemise. Je descends d’un pas rapide l’escalier menant à ma cabine, Diego à mes trousses, son bras toujours serré contre ses côtes blessées.À peine la pose-t-on sur la couchette qu’un cri résonne sur le pont.— L’ennemi revient !Je me fige