Margaret Blackwell tenait sa tasse de thé comme si le monde autour d’elle n’était qu’un simple décor en carton-pâte. La cheminée crépitait doucement, et la symphonie en fond diffusait une élégance mortelle dans l’air. Le calme avant la tempête.Puis les grandes portes s’ouvrirent violemment.— Margaret ! haleta Annelise, les joues rougies, les yeux en feu, trempée par la pluie qu’elle n’avait même pas pris le temps d’éviter.Margaret leva les yeux, d’abord surprise… puis exaspérée.— Tu as l’air d’un naufrage, Annelise. Tu es à ce point désespéré ?Annelise claqua la porte derrière elle et s’avança d’un pas nerveux.— Il a épousé cette fille, Margaret ! Cette... mécanicienne ! Une fille qui sent l’huile moteur plus que le parfum !Margaret pinça les lèvres, croisa les jambes avec une lenteur glaciale et déposa sa tasse avec un clac délicat sur la table en verre.— Il paraît qu’elle portait des ballerines à sa propre réception de mariage. Charmant, non ? On dirait presque une blague de
Jade referma doucement la porte de la chambre d’hôpital de son père. Graham dormait à présent, le visage reposé, les traits apaisés. Elle jeta un dernier regard attendri sur lui, puis s’éloigna, serrant son sac en bandoulière contre elle. Elle avait promis de revenir avant le soir. Mais entre-temps, elle avait une mission : trouver un boulot.Il faisait lourd dehors. Le ciel était gris, presque métallique, mais l’air était encore chargé d’une chaleur moite qui collait à la peau. Jade marcha sans but précis, traversant rues et carrefours, fuyant les tours de verre pour s’aventurer dans les ruelles où vivaient encore les vrais gens.Sa tenue – un vieux jean, des baskets fatiguées et un tee-shirt informe – ne l’aidait pas à se faire remarquer dans les bons quartiers. Mais elle ne cherchait pas un poste derrière un comptoir ou dans une boutique chic. Elle cherchait de la graisse, de l’huile, du cambouis. Un garage.Après plus d’une heure de marche, elle aperçut une devanture poussiéreuse,
Jade poussa la lourde porte de la demeure Blackwell, les bras fatigués, le dos endolori, les cheveux collés à son front. Elle venait d’enchaîner plusieurs heures de boulot non-stop. Ses baskets étaient maculées d’huile, son jean encore plus. Mais elle souriait intérieurement : elle avait enfin retrouvé sa place dans un garage, là où les regards doutaient d’elle… avant qu’elle ne les cloue tous.Elle grimpa les marches sans même retirer ses chaussures – tant pis pour les tapis hors de prix. Une fois dans sa nouvelle chambre fraîchement aménagée, elle fouilla son sac : pas un seul vêtement propre. Elle n’avait pas encore eu le temps de passer au pressing, ni de faire sa lessive depuis son arrivée.Et ici, c’était pas comme chez elle à Elkridge Falls. Ici, il n’y avait pas un petit coin buanderie derrière la cuisine.— Bon sang, marmonna-t-elle. C’est quoi cette baraque ? Même une machine à laver, c’est un mystère…Après avoir erré de pièce en pièce sans succès – entre une salle de sport
Jade descendit les marches deux à deux, les cheveux en bataille, enroulée dans un sweat trop large et un vieux jean élimé. Elle était pressée. Son père l’attendait à l’hôpital, et elle voulait passer par le garage avant.Elle ne s’attendait pas à le trouver là, déjà debout, impeccable comme toujours, assis au bout de la grande table en bois massif, en train de boire son café noir. Les journaux du matin soigneusement empilés devant lui.Elle passa sans un mot, attrapa un verre de jus d’orange au passage, et lança d’une voix sèche :— Tu veux m’expliquer ce que c’était que ces torchons hier ? Les photos. Les articles. « La sauvageonne de Blackwell ». J’ai pas rêvé.Grayson ne leva même pas les yeux vers elle.— C’est réglé.— Pardon ?— J’ai dit que c’est réglé. Tout a été retiré. Plus un mot ne paraîtra. Le photographe a été payé. Le rédacteur en chef aussi.Jade plissa les yeux.— Ah. Bien sûr. L’argent règle tout dans ton monde.— Oui, dit-il sans la moindre hésitation. Et tu ferais
Grayson Blackwell n’avait jamais été du genre impulsif. Chaque geste, chaque décision, chaque regard était pensé, calibré, dirigé vers un seul objectif : sa carrière. Sa réussite. Sa domination.Et pourtant… ce matin-là, alors qu’il fixait son emploi du temps d’un air absent dans le silence élégant de son bureau, quelque chose clochait.Il revoyait Jade. Ses baskets poussiéreuses. Ses sarcasmes. Ses gestes précis sous le capot d’une voiture. Et ce regard qui ne demandait rien, n’attendait rien de lui.C'était insupportable.Pourquoi pensait-il encore à elle ?Grayson se leva brusquement, passa la main dans ses cheveux et se dirigea vers le large mur vitré de son bureau. Manhattan grouillait sous ses pieds, mais sa tête, elle, tournait autour d’une jeune femme en salopette qui refusait obstinément de se plier à ses règles.Il attrapa son téléphone.— Knox, dit-il d’un ton sec. Envoie un chauffeur chercher Jade. Trouve la garage où elle travaille. Et qu’il soit... persuasif.— Persuasif
— Tu veux vraiment que j’essaie ces trucs en soie bizarre, là ? s’étonna Jade, avachie dans le fauteuil en cuir noir qui faisait face au bureau de Grayson.Grayson, droit derrière son imposant bureau, fronçait les sourcils comme s’il avait envie d’en finir avec cette conversation — et avec elle.— Ce truc en soie, c’était une robe de chez Maison Orlane.— Ça ressemblait au rideau de douche de ma tante Denise.— Jade…Elle lui lança un regard espiègle et croqua dans un paquet de crackers qu’elle avait ramené avec elle — et qu’elle venait de déposer sans gêne sur le bureau en noyer.— Tu sais, t’es beaucoup plus marrant quand tu t’énerves, ajouta-t-elle, la bouche à moitié pleine.Grayson ferma les yeux une demi-seconde. Il respirait profondément. Il était froid. Elle le rendait dingue. Et pourtant… il ne voulait pas qu’elle arrête.C’est à ce moment-là que la porte s’ouvrit à la volée.— Je peux entrer ou vous êtes en train de signer un traité de paix historique ?John Weston. Dans to
Quand les lourdes portes vitrées du magasin de luxe se refermèrent derrière eux, Jade resta un instant figée sur le trottoir, les bras chargés de sacs en papier glacé. Elle cligna des yeux sous la lumière du jour, comme si elle revenait d’un rêve étrange. Un rêve à base de soie hors de prix et de vendeuses trop maquillées.Elle tourna la tête vers Grayson.— C’était… beaucoup. Trop, même.— Tu n’avais rien. Il fallait bien commencer quelque part, répondit-il simplement.Elle secoua la tête, un petit sourire en coin.— J’crois que j’me sentirai jamais à l’aise dans ces trucs-là. C’est beau, ok, mais… c’est pas moi. J’ai l’impression de porter un déguisement. Tu comprends ?— Si ce n’est pas toi, on change. Tu veux quoi ? Des tee-shirts et des jeans ? Des baskets ? Des trucs simples ?Elle haussa les épaules, un peu désarçonnée.— Oui… c’est ce que j’ai toujours porté. Et ce que je préfère.Grayson sortit son téléphone et envoya un SMS.— Clara. Donne-moi les meilleures adresses de maga
Alors qu’ils sortaient de la boutique, bras chargés de sacs, Grayson jeta un coup d’œil à sa montre en or.— La journée n’est pas terminée, dit-il.Jade se retourna, surprise.— Tu veux m’acheter un yacht maintenant ?— Salon de beauté.Elle faillit éclater de rire, mais quand elle vit qu’il ne plaisantait pas, elle haussa un sourcil.— Tu veux que je me fasse masser ou épiler ? Tu sais que j’ai grandi dans un garage et pas dans une station thermale ?— Tu as passé ta journée sous un SUV. Et j’ai besoin que tu respires un peu. Détends-toi.Elle soupira. Ce n’était pas vraiment son truc, mais il avait fait un effort. Beaucoup, même. Et elle pouvait bien faire le sien.— Ok, mais si quelqu’un ose me toucher les sourcils, je m’en vais.Grayson esquissa un sourire discret et oconduit vers l'institut de beauté.L’endroit était somptueux. Fauteuils crème, plantes vertes, musiques zen et odeurs d’huiles essentielles. Jade n’eut même pas le temps de faire deux pas que toutes les employées levè
La voiture s’arrêta devant la résidence principale. Grayson descendit, ouvrit la portière arrière, et Jade sortit en furie, les cheveux en bataille, les yeux en feu.— Tu es malade ! Complètement malade ! hurla-t-elle en claquant la portière si fort qu’une alarme de voiture se déclencha au loin.Grayson resta impassible, refermant calmement la sienne.— On en parlera à l’intérieur.— À l’intérieur ?! Quoi ?! Tu veux m’enfermer dans une cave maintenant ?! Tu m’as kidnappée dans un parc public, agressé mon collègue et humiliée devant tout le monde ! Et tu veux qu’on en parle à l’intérieur ?!— Tu étais avec lui, Jade. Il te regardait comme si tu lui appartenais. Et tu ne faisais rien pour l’arrêter.— J’AI LE DROIT DE PARLER À QUI JE VEUX !— Pas quand t’es ma femme.— TA FEMME ?! TU TE RAPPELLES DE COMMENT TU M’AS IGNORÉE PENDANT DES JOURS ? TU M’AS TRAITÉE COMME UNE ÉTRANGÈRE ! Une étrangère que tu parades dans les réceptions Blackwell mais que tu relègues dans une chambre vide dès qu
Le parc baignait dans la lumière dorée du crépuscule. Jade riait aux éclats, accroupie dans l’herbe, pendant qu’un énorme American Bully, langue pendante et muscles saillants, se jetait sur une balle en plastique rose. À côté d’elle, Mike, décontracté, lançait la balle de toutes ses forces, son sourire charmeur plus large qu’un boulevard.— Il est incroyable ce chien, dit Jade en caressant la tête du molosse qui bavait gaiement sur ses jeans.— Il s’appelle Diesel, dit Mike en bombant un peu le torse. Il adore les femmes. Moins les hommes. Surtout ceux en costard.— Tu veux dire… les Blackwell ?Ils éclatèrent de rire.Mais soudain, une voiture noire surgit au loin. Elle freina brutalement à l’entrée du parc. Grayson descendit comme une tornade, son manteau volant derrière lui comme s’il sortait tout droit d’un film d’action.John, à contrecœur, le suivit en traînant les pieds.— Bon sang, il va encore faire un carnage…Grayson repéra Jade en deux secondes. Son regard vira au noir qua
Jade décida de rentrer un peu plus tôt ce soir-là, mais son taxi ne s'arrêta pas devant la maison principale des Blackwell. Non. Elle demanda au chauffeur de la déposer plus loin, là où les lumières de la résidence secondaire clignotaient doucement dans la pénombre.Son père, Graham, l’accueillit sur le pas de la porte avec un sourire ravi et un regard attendri. Il n’eut même pas besoin de demander pourquoi elle n’allait pas à la grande maison. Il savait.— J’ai commandé une pizza, dit-il avec fierté, comme s’il venait de signer un contrat avec une multinationale.Jade éclata de rire.— C’est ta grande cuisine gastronomique du soir ?— Une quatre fromages, et j’ai ajouté des olives noires. Je me suis dit que tu serais impressionnée.Elle secoua la tête en riant, entra et se laissa tomber sur le vieux canapé en cuir. Il y avait une odeur de pain chaud, de vieux vin et d’album photo poussiéreux. C’était comme rentrer à la maison. La vraie.Ils mangèrent sur la table basse, les doigts gr
— Hé, t’as deux secondes ? demanda Mike, en s’essuyant les mains.Jade redressa la tête depuis le moteur qu’elle auscultait. Ses joues étaient rouges, son front perlé de sueur, et quelques mèches s’échappaient de son chignon. Elle avait l’air fatiguée, mais déterminée. Farouche.— Ouais, bien sûr, répondit-elle, posant la clé à molette avec un soupir.Mike l’emmena un peu à l’écart, derrière l’un des pick-up en réparation. Il croisa les bras, la regarda un moment sans rien dire.— Tu veux qu’on parle du tyran en costume trois pièces qui a fait irruption ici hier ? demanda-t-il enfin, un sourire au coin des lèvres.Jade haussa les sourcils, surprise.— Pas vraiment.— Je m’en doutais. Mais si jamais t’as envie… je suis là.Elle esquissa un sourire timide. Elle ne s’était jamais demandé si Mike faisait attention à elle. Pas comme ça. Mais dans sa voix, dans ses yeux, elle sentait cette attention calme, sincère. Une douceur inattendue. Un contraste frappant avec l’intensité dévastatrice
La nuit était tombée depuis longtemps. La maison Blackwell baignait dans un silence pesant, comme figée dans une attente invisible.Grayson était debout, dans le couloir, figé devant la porte entrouverte de la chambre de Jade.Il la voyait.Elle dormait, recroquevillée sur le côté, ses cheveux tombant en cascade sur l’oreiller, une main glissée contre sa joue.Elle semblait si paisible… et pourtant, même dans son sommeil, il percevait la tension dans son visage. Comme si son cœur restait éveillé.Grayson serra les poings.Il aurait pu entrer. Il aurait pu s’allonger à côté d’elle, glisser un bras autour de sa taille, enterrer son visage dans son cou et lui murmurer qu’il avait peur. Peur de l’aimer. Peur de la perdre.Mais il resta là. Immobile. Silencieux.Il luttait.Chaque fibre de son corps le poussait vers elle, mais chaque cicatrice de son passé le retenait en arrière.Il revoyait Gina. Son regard avant de mourir. Le petit corps sans vie de ce bébé qu’il n’aurait jamais pu proté
La porte du garage claqua derrière elle avec la rage d’un ouragan.Jade marchait à grands pas dans la rue, les mains tremblantes, la respiration courte, les yeux brûlants. Elle n’avait même pas pris son sac. Juste sa colère. Son amour blessé. Son cœur piétiné.Il l’avait humiliée.Devant tout le monde. Comme si elle n’était qu’un pion, une possession à récupérer à la force du contrat.Mais elle n’était pas un pion.Elle était Jade Carter.Et elle avait des comptes à régler.Elle sauta dans le premier taxi venu, donnant l’adresse de la résidence Blackwell avec une voix dure, étranglée de rage. Durant tout le trajet, elle revoyait le regard glacial de Grayson, la façon dont il avait parlé à Mike, comme s’il marquait son territoire, comme s’il affirmait un droit qu’il n’avait plus. Plus maintenant.Arrivée devant la maison, elle sortit sans un mot et fonça à l’intérieur.Grayson était là. Dans le salon. Un verre de whisky à la main, comme si rien ne venait de se passer. Il leva à peine l
Le garage résonnait d’un morceau de rock old school. Jade, concentrée, resserrait les boulons d’un moteur à moitié démonté. Mike s’approcha, torse en avant, chiffon à la main.— Tu veux que je te montre une astuce pour desserrer ce vieux truc ? demanda-t-il, un peu trop près.— T’inquiète, je sais le faire. Et si je me loupe, je t’offre un café, lança-t-elle avec un sourire.Mike rit doucement. Il lui prit doucement le poignet pour guider ses gestes. Le contact dura une seconde de trop. Jade le sentit mais ne dit rien, croyant à un geste innocent.Puis le vrombissement rauque d’un moteur de luxe fendit l’air. Une Maserati noire s’arrêta juste devant l’entrée. Les gars du garage levèrent les yeux.— Bordel, souffla l’un d’eux. C’est qui, ça ? Batman ?Mike se redressa d’un coup. Jade tourna la tête et elle le vit.Grayson Blackwell. Costume noir. Ray-Ban sur les yeux. Une aura de tempête.Il sortit de la voiture comme on entre dans une guerre. Lentement. Calculé. Froid. Magnétique.— O
Jade inspira profondément en poussant la porte du Mike’s Garage. L’odeur d’huile moteur, de métal chaud et de gomme brûlée l’enveloppa comme une vieille amie. C’était un parfum qu’elle n’avait jamais cessé d’aimer.— Eh, regardez qui est de retour ! lança Mike, en sortant de sous un capot, les mains noircies de cambouis.Il s’approcha d’elle avec un grand sourire, un torchon sur l’épaule. Il ne lui fit pas de remarque sur ses cernes ou sur son air perdu. Il se contenta de lui ouvrir les bras.— J’avais parié que t’allais revenir, dit-il en l’enlaçant brièvement. T’es une vraie, Jade. Ce garage t’aime bien.— Moi aussi, souffla-t-elle, un sourire discret aux lèvres.Le claquement métallique d’une clé à choc se mêlait à la musique rock diffusée en fond.Jade, en combinaison bleue remontée jusqu’à la taille, bras nus, front couvert de quelques gouttes de sueur, vissait une pièce sous le capot d’une vieille Mustang.— C’est du joli boulot, commenta Mike, accoudé à l’aile de la voiture.Il
Jade avait attendu. Espéré. Prié, même.Mais ce soir, c’en était trop.Elle descendit les marches du grand escalier avec détermination. Elle l’avait entendu rentrer. La porte avait claqué doucement. Ses pas l’avaient guidée vers le bureau. Toujours ce fichu bureau. Comme une forteresse qu’il utilisait pour se barricader derrière ses douleurs et ses silences.Elle frappa une fois. Pas de réponse.Elle entra quand même.Grayson leva à peine les yeux de ses papiers.— J’ai besoin de te parler, dit-elle, d’une voix calme, mais ferme.— Je suis occupé, Jade.— Ça ne prendra pas longtemps, répondit-elle, avançant dans la pièce.Il soupira, referma le dossier devant lui, et s’adossa lentement à son fauteuil. Son regard était froid, distant. Presque méconnaissable.— À Singapour… tu étais différent. Tu étais… toi. Vrai. J’ai cru qu’on construisait quelque chose. Et puis tu as changé. Du jour au lendemain.Elle le regarda, les yeux brillants de douleur.— Qu’est-ce que j’ai fait, Grayson ? Tu