CharnelleLe vent tourne. Et je le sens. Cette journée a une odeur de piège. Depuis l’aube, Éléonore parade, sourire carnassier aux lèvres, comme si elle attendait le moment d’abattre sa carte maîtresse. Adrien garde le silence, tendu, les poings serrés sur l’accoudoir de son fauteuil. Moi, je me prépare. Parce qu’au fond, je sais. Elle va frapper.L’occasion arrive plus vite que prévu.Une réunion générale. Tous les cadres. Les associés. Et lui, le père d’Adrien, trônant au bout de la table, impassible.Je m’installe à la place que m’a désignée Adrien, à sa droite. Proche. Trop proche au goût d’Éléonore, je le vois dans ses yeux. Elle me dévisage avec ce mépris qu’elle ne cache plus.— Puisque nous sommes tous réunis… j’aimerais prendre la parole, lance-t-elle soudain, sa voix douce mais vibrante d’un faux respect.Adrien arque un sourcil, me jette un regard en coin.— Parle, Éléonore, dit-il froidement.Elle se lève. Son regard balaie la salle, s’attarde sur moi, puis revient à Adri
Charnelle Quand il se détache, sa voix n’est plus qu’un murmure rauque :— Il ne t’aura pas. Jamais.Je pose ma main sur sa joue.— Alors prouve-le-moi, Adrien. Montre-lui. Montre-leur à tous que je suis à toi. Pas une faiblesse… mais ta plus grande force.Il hoche la tête. Et dans ses yeux, je vois la promesse. La guerre est lancée. Et cette fois… ce n’est plus seulement Éléonore qui est notre ennemie.C’est tout l’empire Moreau .Et on va les brûler.AdrienJe la regarde s’éloigner, Charnelle. Elle ne tremble pas. Pas une seconde. Elle vient d’affronter mon père. Mon putain de père. Et elle a tenu. Droite. Fière. À cet instant précis, je le sais : je ne pourrais plus jamais la laisser partir.Mais ce qu’elle ne voit pas… c’est ce que ça déclenche en moi.Parce que je le connais, ce vieux salaud. Ce n’est pas fini. Ce n’est jamais fini avec lui. La guerre, il l’a déclarée en souriant. Il a pris son temps, m’a laissé croire que je pouvais m’échapper, me bâtir un avenir hors de ses gr
Adrien MoreauJe n’ai pas dormi. Je la regarde respirer dans le silence de notre chambre. Charnelle dort comme si le monde n’était pas en train de se fissurer sous nos pieds. Moi, je ne ferme plus l’œil. Parce que je sais ce qui m’attend. Ce qui nous attend.Ils ne lâcheront pas. Mon père, Éléonore, tous ceux qui ont grandi dans ce monde à jouer avec les ruines et le sang. Ils vont frapper. Encore. Plus fort. Et cette fois, je sens qu’ils iront jusqu’au bout.Je me lève sans bruit. La lune éclaire sa peau nue. Un instant, j’hésite. À tout arrêter. À fuir. Mais ce n’est pas dans mes veines. Pas dans mon nom. Adrien Moreau. On ne fuit pas chez les Moreau. On écrase ou on crève.Le téléphone vibre sur la commode. Je décroche sans bruit.— Ça y est, souffle Marciani. Il a lancé le premier coup.Je ferme les yeux. Voilà. C’est parti.— Quoi ?— Ils ont attaqué la société par la base. Les fournisseurs, les appuis bancaires… Éléonore a bien bossé. Elle a convaincu la moitié des actionnaires
Adrien MoreauIl sourit.— Bien. C’est ce que j’espérais. Parce qu’il n’y a que comme ça qu’on devient un Moreau. Quand on accepte d’avoir du sang sur les mains. Même celui de son père.Je recule d’un pas.— T’es malade.— Non. Réaliste. Tu croyais quoi ? Que tu pourrais te débarrasser de ce nom sans te salir ? Tu te trompes, Adrien. L’héritage… c’est pas l’argent. C’est pas l’empire. C’est le sang. Celui qu’on verse. Celui qu’on accepte de porter.Je le regarde. Ce vieux fou qui m’a élevé dans la peur et la violence. Et je comprends. Il n’a jamais voulu que je prenne sa place. Il a toujours voulu que je le dépasse. En brutalité. En cruauté.— Alors c’est ça, ton test ? M’obliger à choisir entre elle et toi ?Il sourit.— Exactement. Et tu viens de choisir.Je serre les poings.— T’as perdu. Je choisis Charnelle. Et si tu la touches encore…— Quoi ? Tu me tues ? Vas-y. Prends cette arme et finis ce que tu as commencé.Je regarde le pistolet posé sur la table. Je pourrais. Mais il atte
Adrien Un long silence. Puis il rit. Un rire amer.— Elle va te détruire, cette fille. Tu crois que l’amour va te sauver ? T’es qu’un con, Adrien. Un putain de con.Je le fixe.— Peut-être. Mais au moins, je mourrai libre. Pas comme toi.Je me redresse. Je tourne les talons.— Adrien…Je m’arrête.— Tu n’es plus mon fils.Je souris sans me retourner.— Je ne l’ai jamais été.CharnelleJe le contemple longuement. Son regard, vidé de toute lueur, semble errer dans un abîme que je ne puis atteindre. Il est comme un bateau à la dérive, sans gouvernail, sans port. Quelque chose en lui s’est irrémédiablement rompu, et je pressens, avec une lucidité glaciale, que nul retour en arrière n’est désormais possible. L’homme que j’ai connu, celui que j’ai aimé, s’effondre doucement, englouti par ses propres démons, par un passé trop lourd à porter.— Adrien… Dis-moi ce que tu attends de moi.Ma voix, pourtant habituée à la fermeté, tremble légèrement sous l’intensité de ce moment. Il est là, si pr
CharnelleL’air est lourd lorsque nous franchissons les portes du bureau. L’odeur familière du café trop fort, du papier et des regrets mal dissimulés nous enveloppe aussitôt. Tout semble inchangé, et pourtant, tout a basculé. La veille, Adrien et moi avons pris une décision. Aujourd’hui, il nous faut vivre avec.Dès notre entrée, les regards se lèvent, curieux, méfiants. Des conversations s’interrompent à notre passage. Je sens la pression dans l’air, cette tension diffuse qui s’insinue jusque dans les murs. Quelque chose a changé. Quelque chose qu’ils tentent de comprendre, mais qu’ils n’osent pas formuler.Adrien marche à mes côtés, son corps tendu comme une corde prête à rompre. Il ne dit rien, mais je perçois dans chacun de ses mouvements la même fébrilité qui m’anime. Nous sommes en territoire miné.Lorsque nous atteignons son bureau, il s’arrête et jette un regard circulaire à la pièce. L’instant d’après, il referme brutalement la porte derrière nous. Son silence pèse lourd. Il
CharnelleLa salle de réunion est plongée dans une atmosphère électrique. Tous sont là, installés autour de la longue table de verre, dossiers ouverts, visages fermés. Les regards oscillent entre Adrien et moi, jaugeant chaque mot, chaque mouvement. Ils attendent. Des explications. Des décisions. Une direction.Adrien s’installe en bout de table, imposant, impassible. Je prends place à ses côtés, le cœur battant.— Bien, commençons, lance-t-il d’un ton tranchant.Un des associés, un homme au costume impeccable, croise les bras.— Nous devons parler de la situation. Il y a trop d’incertitudes, trop de rumeurs qui circulent. Ce silence ne peut plus durer.Adrien esquisse un sourire froid.— Vous voulez des réponses ? Alors posez vos questions.Un murmure parcourt la salle. Un autre associé prend la parole, plus prudent :— Ce qui nous inquiète, ce n’est pas seulement l’image de l’entreprise. C’est la direction que tu comptes lui donner. Ces derniers mois, tout a changé. Et maintenant ?
CharnellePour la première fois depuis des semaines, nous quittons la ville. Adrien a réservé une villa isolée en bord de mer, loin des regards, loin de tout. Il ne l’a pas dit explicitement, mais je sais pourquoi : il a besoin de respirer. Et moi aussi.Le bruit des vagues remplace celui des réunions oppressantes. L’air est chargé d’iode et de liberté. Sur la terrasse, un verre de vin à la main, Adrien semble enfin relâcher la tension qui s’accroche à lui comme une ombre. Il ferme les yeux quelques secondes, laissant le vent caresser son visage. Un spectacle rare, un instant de vulnérabilité qu’il ne s’autorise presque jamais.— Ça faisait longtemps que je n’avais pas vu ça, dis-je doucement.Il tourne la tête vers moi, un sourcil levé.— Vu quoi ?— Toi. Sans masque. Sans colère.Un silence s’étire. Il repose son verre et s’approche lentement. Ses doigts effleurent ma joue, une caresse presque hésitante.— Avec toi, j’ai le droit d’oublier un instant. Mais combien de temps avant que
Charnelle Adrien me serre plus fort, et je sens sa respiration devenir plus irrégulière. Ses doigts se crispent autour de moi, comme s’il avait besoin de me sentir, de se rassurer.— Oui, il a accepté. Il… il m’a dit qu’il me laissait tout. Tout ce qu’il a bâti. Et qu’il voulait que je prenne ma place, ma véritable place.Je le regarde, cherchant une trace de doute dans ses yeux, mais il n’y en a pas. Il est déterminé. Plus que jamais.— Alors, c’est fini. Il n’y a plus d’obstacles, n’est-ce pas ? Je le regarde, cherchant dans ses yeux une réponse, une confirmation.Il hoche la tête, une lueur de soulagement et de fierté dans son regard.— Oui. Plus rien ne pourra nous séparer, Charnelle. Nous allons avancer, et ce que ton père n’a pas pu accepter, nous le ferons ensemble. Pour notre futur. Pour ce que nous sommes. Et pour notre enfant.Je souris, le cœur léger. Peu importe ce qui se passera demain. Nous avons franchi cette étape. Et désormais, nous allons écrire notre histoire à deu
CharnelleLes jours passent, et chaque instant qui s’écoule me rapproche un peu plus de ce futur que nous avons imaginé, ensemble. Mon ventre s'arrondit doucement, et avec chaque mouvement de cet enfant qui grandit en moi, je sens une force nouvelle s’éveiller en moi. Une force que je n’avais pas imaginée, mais qui semble guider mes pas. Adrien et moi avançons côte à côte, une main dans l'autre, dans une harmonie nouvelle, plus forte que jamais.La décision de son père, ce changement de dynamique, continue de me travailler. Adrien n’a plus à se battre contre une ombre. Le poids de l’héritage, des attentes, semble enfin avoir été levé. Pourtant, je sais que le chemin devant lui ne sera pas forcément plus simple. Il devra assumer ce rôle avec une force nouvelle, une conviction nouvelle. Et je serai là, toujours. Pour le soutenir. Pour l’aimer.Ce matin-là, après un petit-déjeuner tranquille, nous décidons de sortir de la villa pour prendre l’air. Un moment pour nous deux, loin des respo
CharnelleLes jours qui suivent sont empreints d’une énergie nouvelle, comme si chaque instant était chargé de promesses. Adrien et moi avons pris le temps de célébrer ce moment, cette nouvelle étape qui s’ouvre devant nous. Mais au fond de moi, une certitude s'est installée : je suis prête. Prête à devenir mère, prête à affronter ce futur aux côtés d’Adrien. Ensemble, nous avons traversé tant d’obstacles, et aujourd’hui, un tout nouveau chapitre s’écrit.Ce matin-là, comme tant d’autres, le soleil se lève doucement, effleurant les rideaux de notre chambre avec une lumière dorée. Adrien dort à mes côtés, son corps chaud et rassurant contre le mien. J’aime ces moments de calme, ces instants où la réalité semble s’éloigner, où nous ne sommes plus qu’unis dans la quiétude. Mais mon esprit est aussi rempli de pensées. La nouvelle, cette annonce que j’ai faite à Adrien, résonne encore dans ma tête comme un doux écho : nous allons être parents. Et c’est un bonheur simple, pur, qui me traver
Adrien Je me lève de la table, le cœur battant plus fort maintenant que j’ai pris ma décision. Mon père a peut-être voulu me pousser dans une direction stratégique, mais ce n’est pas pour cela que j’agirai. Ce sera parce que j’aime Charnelle, parce que je suis prêt à l’unir à moi pour la vie. Et cela, c’est ma propre décision.Je lui adresse un dernier regard, un regard déterminé.— Je reviendrai vers toi quand le moment sera venu.Je quitte la pièce, mon esprit déjà tourné vers ce qui doit arriver. Ce n’est pas une simple question de pouvoir. C’est une question de cœur.CharnelleLes jours ont passé, mais quelque chose dans l’air semble encore plus lourd que d’habitude. Adrien est plus distant ces derniers temps, plus concentré sur l'avenir, ses pensées tournées vers des décisions qu’il ne me partage pas encore. Pourtant, je sens cette tension qui persiste entre nous, même lorsque ses mains effleurent les miennes avec une tendresse qui dissimule bien des tourments.Il m’a promis qu’
AdrienLa soirée s'étire dans une atmosphère de tension palpable, alors que je me gare devant la demeure de mon père. La maison, imposante comme toujours, me regarde comme un monstre silencieux. Je la connais bien, chaque recoin, chaque pièce où les secrets se cachent et où l’ombre de mon père semble toujours peser sur tout ce qui se passe sous son toit. Ce soir, je ne suis pas ici pour recevoir des leçons sur le pouvoir ou sur les affaires. Non, ce soir, il y a quelque chose d’autre qui m’attend.Je prends une profonde inspiration et monte les marches menant à l’entrée. Le serveur me laisse entrer et m’accompagne jusqu’à la salle où il m’attend. Je le vois, là, à la tête de la table, son regard toujours aussi acéré, scrutant chaque geste, chaque parole comme une arme. Il me fait signe de m’installer.— Prends place, me dit-il d’un ton neutre, sans chaleur, comme d’habitude.Je m’assois en face de lui, son regard me transperçant. Il semble plus vieux ce soir, fatigué, mais toujours au
AdrienCharnelle et moi échangeons un regard, partagé entre la gratitude et la méfiance. Ce dîner a peut-être été l’occasion de nous annoncer à la famille, mais il a aussi révélé tout un réseau de tensions sous-jacentes, de pouvoirs en jeu et de futurs compromis. La famille, l’entreprise, la nouvelle génération… Tout cela se mêle en une seule et même entité, prête à engloutir ce que nous avons de plus précieux.Et alors que nous nous préparons à partir, je suis plus que jamais convaincu qu’à partir de maintenant, il nous faudra être plus forts que jamais. Pour le bébé. Pour notre avenir. Pour nous.Les jours suivant le dîner ont été une suite d’entretiens avec des partenaires d’affaires, de réunions interminables et de décisions stratégiques. Mon père a fait en sorte de maximiser la visibilité de notre annonce, et maintenant tout le monde sait que nous attendons un enfant. Il n'y a plus de place pour les doutes, et tout le monde attend de voir ce que nous allons faire ensuite.Je le s
AdrienLe jour du dîner arrive rapidement. Mon père a insisté pour organiser une soirée en l'honneur de l’annonce de la grossesse, et même si je sais qu’il agit ainsi pour renforcer son image de patriarche bienveillant, je suis loin d’être convaincu que ce n’est pas une façon de contrôler la situation. Mais, malgré tout, il a insisté, et il est hors de question de refuser son invitation. Charnelle est d'accord pour l'accompagner, bien qu'elle soit un peu nerveuse. Ce genre de réunion ne lui a jamais plu, surtout avec mon père. Je le ressens dans le regard qu'elle porte sur moi, un mélange d'incertitude et de désir de protéger ce qu’on a, ce qu’on est.Quand nous arrivons au restaurant privé de mon père, un endroit aussi élégant qu'exclusif, un silence étrange s’abat sur moi. L’éclairage tamisé, les tables de marbre, les serveurs en costume... Tout cela me paraît irréel. Comme si ce monde dans lequel je suis né était une illusion.— Ne t’inquiète pas, tout ira bien, me dit Charnelle en
AdrienLa nouvelle s’est installée dans la villa, dans le calme qui suit la tempête. Charnelle et moi n’avons pas échangé beaucoup de mots depuis, chaque instant étant un peu trop chargé de ce que nous venons d’apprendre. Elle est là, à mes côtés, et pourtant, quelque chose en elle a changé. Je ne sais pas exactement quoi, mais je peux le sentir, comme une tension dans l’air, une attente silencieuse qui pèse sur nos épaules.Ce matin-là, je suis à mon bureau, plongé dans des papiers que je n’arrive même pas à lire. Mes pensées sont ailleurs. Je ne sais même pas comment réagir face à cette grossesse, ce changement qui surgit dans nos vies de manière inattendue. Mon père, lui, va probablement réagir d'une manière différente. Ce genre de nouvelles l’intéresse toujours, mais il y a cette part de moi qui redoute ses réactions. Que va-t-il en penser ? Je me doute qu'il s’attendait à autre chose de moi. Peut-être pas un enfant, pas maintenant.Je fais une pause, en pensant à ce que j'ai cons
CharnelleEnfin, quand l’extase nous emporte tous les deux, il y a une douceur dans la folie. Une douceur infinie, qui s’étire dans le silence, un silence qui est notre seule réponse à ce que nous venons de vivre. Nous restons là, l’un contre l’autre, le corps fatigué mais le cœur plein de cette vérité qu’aucune peur, aucun obstacle ne pourra jamais effacer.Il est à moi, et je suis à lui. Et cette nuit-là, nous nous appartenons, à jamais.Deux jours après notre escapade, nous sommes de retour en ville. La transition entre les moments de passion intense et la réalité quotidienne est toujours aussi brutale. Adrien est là, à mes côtés, et pourtant, quelque chose en moi semble s'être modifié. Je ne peux l'expliquer, mais une étrange sensation de malaise s'est installée en moi, comme une brume persistante, un poids invisible.Le retour à la villa est calme. Trop calme. Adrien se plonge immédiatement dans le travail, mais je sens qu'il est différent, comme si quelque chose bouillonnait sou