CharnelleLe silence s’étire, suffocant, entre Adrien et moi. Dans cette chambre sordide, j’étouffe sous le poids de sa présence. Pourtant, il ne bouge pas. Ses yeux me scrutent, me dévorent sans un mot, et je comprends qu’aucune prière ne saurait éteindre la flamme qui l’anime.Mais soudain, un son brutal déchire l’air. Trois coups secs frappent la porte en morceaux derrière lui. Adrien se fige, son regard se durcit.— Tu es suivi, murmuré-je, la gorge nouée.Il ne me répond pas. Le battement sourd de mon cœur résonne dans mes tempes lorsque la voix grave d’un homme inconnu traverse le seuil :— Adrien. Ouvre. Tout de suite.Ce timbre n’a rien de commun. Il n’appelle pas, il ordonne.Adrien blanchit imperceptiblement, mais son menton se relève, fier.— C’est impossible… murmure-t-il.Il recule, lentement, et je le vois, pour la première fois, perdre l’assurance qui fait de lui cet homme insupportablement dominateur.Il sait. Il sait qui se tient derrière cette porte.La chaise qui ob
CharnelleLe silence retombe, pesant, presque irréel. Dans l’air vicié de cette chambre sans âme, je perçois encore le parfum d’autorité et de menace laissé par cet homme. Le père d’Adrien. Ce nom même, il ne l’a pas prononcé. Il s’est imposé, tel un seigneur réclamant son dû, et il est reparti, laissant derrière lui un gouffre béant.Adrien ne bouge pas. Son visage, d’ordinaire si maître de lui-même, n’est plus qu’un masque brisé, une lutte à peine dissimulée entre la colère, la honte et cette peur qu’il refuse de nommer.Je m’agenouille face à lui, posant mes mains sur ses genoux.— Dis-moi, soufflé-je d’une voix douce mais ferme. Qui est-il réellement ? Quel est cet homme capable de te réduire au silence ?Ses yeux s’ouvrent lentement sur moi, et dans leur reflet, je lis une vérité plus noire que tout ce que j’avais pu imaginer.— Il s’appelle Alaric de Belmont. Mon père… et mon bourreau.Le nom claque dans l’air comme un coup de fouet. Alaric de Belmont. Il a suffi d’un seul regar
Charnelle, Adrien, AlaricLe manoir s’élève dans la nuit, imposant, glacé. Une demeure faite de pierre et de silence. Chaque pas que nous faisons résonne sur les dalles, comme un compte à rebours. Adrien serre ma main, son visage fermé, ses yeux d’acier rivés sur cette façade qu’il rêve de voir s’effondrer.Nous traversons l’allée déserte. La porte s’ouvre sans un mot. Le majordome s’efface. Il savait que nous viendrions.L’intérieur est encore pire. Luxueux, froid, étouffant. Les portraits des Belmont nous surplombent, témoins d’un passé que personne n’ose regarder en face. Adrien ne dit rien. Il avance, le dos droit, traînant derrière lui la rage d’une vie entière.Alaric nous attend dans le grand salon. Debout, dos à la cheminée, un verre de whisky à la main. Son sourire ne monte pas jusqu’à ses yeux.— Vous voilà enfin.Adrien ne répond pas. Je sens ses doigts trembler contre les miens.— Tu sais pourquoi on est là, lâche Adrien. On ne va pas tourner autour du pot.Le regard d’Ala
CharnelleLe téléphone sonne. Dans ce silence oppressant, ce bruit strident nous arrache à notre mutisme. Adrien regarde l’écran. Ses mâchoires se crispent.— C’est lui.Je me fige. Pas besoin de nom. Lui. Son père. Alaric de Belmont. Celui qui tient encore ce fil invisible autour du cou d’Adrien.— Tu vas décrocher ?Il hoche la tête, sans me regarder. Ses doigts tremblent un instant avant d’écraser la touche verte.— Qu’est-ce que tu veux ? lâche Adrien d’une voix sèche.La voix d’Alaric claque, froide, posée.— Un terrain d’entente, Adrien. Tu veux partir ? Tu veux tourner la page ? Soit. Mais on ne coupe pas les liens du sang comme on claque une porte. Viens me voir. Une dernière fois. Parlons. En hommes.Adrien rit, un éclat bref, sans joie.— En hommes ? Tu n’es qu’un lâche qui utilise son fils comme une arme.Un silence s’étire. Puis Alaric reprend, plus bas, plus menaçant :— Tu sais très bien que si tu refuses, je peux vous briser. Elle d’abord. Et toi ensuite. Tu n’es pas li
AdrienJe quitte le salon, mais l’écho de ses paroles me poursuit dans chaque recoin de ce manoir qui m’a vu naître et suffoquer. Les couloirs semblent s’étirer à l’infini, figés dans un autre siècle, témoins muets d’une grandeur factice bâtie sur la peur et le sang.Je m’arrête au pied de l’escalier monumental, l’esprit en proie à un tumulte que je peine à contenir. La proposition de mon père résonne encore dans ma poitrine : une trêve, un terrain d’entente, la possibilité d’une paix. Mais à quel prix ? Quelle place un homme tel que lui pourrait m’accorder sans chercher à me posséder tout entier ?Le majordome s’approche, toujours aussi discret, presque une ombre.— Monsieur Adrien… Votre père souhaite que vous restiez dîner. Le chef a préparé un repas en votre honneur.Je retiens un rictus amer. Depuis quand cet homme, qui m’a renié sans jamais ciller, organise-t-il un dîner pour moi ? Chaque geste de sa part dissimule un piège, une corde prête à se resserrer autour de ma gorge. Pou
AdrienLe manoir s’estompe derrière moi, silhouette fantomatique noyée dans la nuit. Le vent glacial me gifle le visage, mais je ne ralentis pas. Chaque pas me rapproche de l’inévitable. De ce rendez-vous auquel je ne peux me soustraire.Le nom de La Varenne résonne encore dans mon esprit. Ce lieu chargé d’histoire, de souvenirs morts et de silences pesants, revient frapper à ma porte après des années d’oubli forcé. Je croyais ce domaine perdu, avalé par les dettes et l’ambition de mon père. Et pourtant, il le conserve, tel un dernier as dans sa manche.Je roule sans vraiment voir la route, les mains crispées sur le volant. Mes pensées me dévorent, m’éloignent de cette ville qui n’a jamais su m’apprivoiser. Derrière moi, les lumières se fondent dans l’obscurité, laissant place à ce vide immense qui me hante depuis l’enfance.Je me gare devant cet appartement impersonnel que je n’ai jamais considéré comme un chez-moi. Les murs sont froids, les meubles austères. Tout ici respire la fuit
Adrien Il ne répond pas immédiatement. Son regard se perd un instant dans la pièce, comme s’il y cherchait un refuge ou peut-être un prétexte pour retarder l’inévitable. Puis, d’une voix grave, il me souffle :— Ferme la porte, Charnelle. Nous devons parler.Le ton est sans appel. Je m’exécute, la gorge soudain serrée. Lorsqu’enfin je me retourne, il est assis, les coudes appuyés sur ses genoux, les mains jointes comme pour empêcher son propre corps de trembler.— Ton père… a-t-il été si dur ?Un rire amer s’échappe de ses lèvres.— Ce n’est plus de dureté, Charnelle. C’est une sentence. Une condamnation que je n’ai plus la force de repousser.Il lève vers moi ses yeux sombres.— Tu sais ce qu’il veut, n’est-ce pas ?CharnelleJe hoche lentement la tête, retenant les larmes qui me montent aux yeux. Bien sûr que je sais. Depuis le premier jour, je savais que je ne serais jamais celle qu’il faudrait pour lui. Ni dans leur monde, ni dans leurs codes. Je suis sa secrétaire. Sa maîtresse,
Charnelle Il s’approche encore, franchissant cette frontière invisible que la bienséance impose d’ordinaire. Sa voix se fait plus basse, plus intime.— Et si je vous disais que je vois en vous bien plus qu’une simple secrétaire ? Vous avez l’intelligence… la prestance… la retenue. Des qualités que bien peu de femmes possèdent aujourd’hui.Je recule d’un pas, mes joues s’empourprant malgré moi.— Je suis flattée, Monsieur. Mais je ne crois pas que ce soit le propos.Un léger rire, presque inaudible, s’échappe de ses lèvres.— Le propos, Mademoiselle, c’est que vous n’avez pas encore compris votre valeur. Adrien vous traite comme une amante de passage. Mais moi… je sais reconnaître une femme de qualité lorsqu’elle se trouve devant moi.Ses mots me frappent en pleine poitrine. L’humiliation s’y mêle à une crainte que je ne saurais nommer.— Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, je vous prierai de ne plus vous permettre de tels sous-entendus.Son sourire s’élargit, satisfait,
Adrien MoreauIl sourit.— Bien. C’est ce que j’espérais. Parce qu’il n’y a que comme ça qu’on devient un Moreau. Quand on accepte d’avoir du sang sur les mains. Même celui de son père.Je recule d’un pas.— T’es malade.— Non. Réaliste. Tu croyais quoi ? Que tu pourrais te débarrasser de ce nom sans te salir ? Tu te trompes, Adrien. L’héritage… c’est pas l’argent. C’est pas l’empire. C’est le sang. Celui qu’on verse. Celui qu’on accepte de porter.Je le regarde. Ce vieux fou qui m’a élevé dans la peur et la violence. Et je comprends. Il n’a jamais voulu que je prenne sa place. Il a toujours voulu que je le dépasse. En brutalité. En cruauté.— Alors c’est ça, ton test ? M’obliger à choisir entre elle et toi ?Il sourit.— Exactement. Et tu viens de choisir.Je serre les poings.— T’as perdu. Je choisis Charnelle. Et si tu la touches encore…— Quoi ? Tu me tues ? Vas-y. Prends cette arme et finis ce que tu as commencé.Je regarde le pistolet posé sur la table. Je pourrais. Mais il atte
Adrien MoreauJe n’ai pas dormi. Je la regarde respirer dans le silence de notre chambre. Charnelle dort comme si le monde n’était pas en train de se fissurer sous nos pieds. Moi, je ne ferme plus l’œil. Parce que je sais ce qui m’attend. Ce qui nous attend.Ils ne lâcheront pas. Mon père, Éléonore, tous ceux qui ont grandi dans ce monde à jouer avec les ruines et le sang. Ils vont frapper. Encore. Plus fort. Et cette fois, je sens qu’ils iront jusqu’au bout.Je me lève sans bruit. La lune éclaire sa peau nue. Un instant, j’hésite. À tout arrêter. À fuir. Mais ce n’est pas dans mes veines. Pas dans mon nom. Adrien Moreau. On ne fuit pas chez les Moreau. On écrase ou on crève.Le téléphone vibre sur la commode. Je décroche sans bruit.— Ça y est, souffle Marciani. Il a lancé le premier coup.Je ferme les yeux. Voilà. C’est parti.— Quoi ?— Ils ont attaqué la société par la base. Les fournisseurs, les appuis bancaires… Éléonore a bien bossé. Elle a convaincu la moitié des actionnaires
Charnelle Quand il se détache, sa voix n’est plus qu’un murmure rauque :— Il ne t’aura pas. Jamais.Je pose ma main sur sa joue.— Alors prouve-le-moi, Adrien. Montre-lui. Montre-leur à tous que je suis à toi. Pas une faiblesse… mais ta plus grande force.Il hoche la tête. Et dans ses yeux, je vois la promesse. La guerre est lancée. Et cette fois… ce n’est plus seulement Éléonore qui est notre ennemie.C’est tout l’empire Moreau .Et on va les brûler.AdrienJe la regarde s’éloigner, Charnelle. Elle ne tremble pas. Pas une seconde. Elle vient d’affronter mon père. Mon putain de père. Et elle a tenu. Droite. Fière. À cet instant précis, je le sais : je ne pourrais plus jamais la laisser partir.Mais ce qu’elle ne voit pas… c’est ce que ça déclenche en moi.Parce que je le connais, ce vieux salaud. Ce n’est pas fini. Ce n’est jamais fini avec lui. La guerre, il l’a déclarée en souriant. Il a pris son temps, m’a laissé croire que je pouvais m’échapper, me bâtir un avenir hors de ses gr
CharnelleLe vent tourne. Et je le sens. Cette journée a une odeur de piège. Depuis l’aube, Éléonore parade, sourire carnassier aux lèvres, comme si elle attendait le moment d’abattre sa carte maîtresse. Adrien garde le silence, tendu, les poings serrés sur l’accoudoir de son fauteuil. Moi, je me prépare. Parce qu’au fond, je sais. Elle va frapper.L’occasion arrive plus vite que prévu.Une réunion générale. Tous les cadres. Les associés. Et lui, le père d’Adrien, trônant au bout de la table, impassible.Je m’installe à la place que m’a désignée Adrien, à sa droite. Proche. Trop proche au goût d’Éléonore, je le vois dans ses yeux. Elle me dévisage avec ce mépris qu’elle ne cache plus.— Puisque nous sommes tous réunis… j’aimerais prendre la parole, lance-t-elle soudain, sa voix douce mais vibrante d’un faux respect.Adrien arque un sourcil, me jette un regard en coin.— Parle, Éléonore, dit-il froidement.Elle se lève. Son regard balaie la salle, s’attarde sur moi, puis revient à Adri
Charnelle Les jours qui suivent marquent un tournant. Plus rien n’a le goût d’avant. Adrien ne se laisse plus dominer par l’autorité de son père. Il prend place à la tête de l’entreprise comme un homme décidé à en finir avec les chaînes familiales. Et moi, Charnelle, je reste à ses côtés, consciente que le moindre faux pas nous coûtera tout.Chaque matin, nous arrivons ensemble au bureau, défiant les regards et les murmures. Le père d’Adrien, désormais plus souvent présent, nous observe en silence. Il a cet air de prédateur qui attend le moment propice pour frapper.— Vous êtes bien silencieuse, Charnelle, me lance-t-il un soir, alors qu’Adrien s’est absenté pour une réunion.Je lève les yeux de mes dossiers, surprise de l’entendre m’adresser la parole.— Je ne suis pas certaine que mon opinion vous intéresse, monsieur.Il sourit, un sourire qui ne réchauffe rien.— Détrompez-vous. Vous êtes là… Vous avez su trouver votre place aux côtés de mon fils. Ce n’est pas un exploit négligeab
Charnelle Il se tourne vers moi, son regard s’adoucit, presque tendre.— Quant à vous, Mademoiselle… Vous méritez mieux que de finir écrasée par cette guerre d’héritage. Vous pourriez avoir votre place ici, différemment. Pas en tant que compagne illégitime, mais en tant que collaboratrice respectée.Je le regarde, interdite. L’offre est claire. Il veut me séparer d’Adrien. Me garder près de lui… mais à ses conditions.Adrien éclate d’un rire sans joie.— Tu es pitoyable, Père. Tu veux acheter sa loyauté maintenant ? La séduire avec des promesses d’ascension professionnelle ? Tu ne la connais pas.Je prends la parole à mon tour, la voix ferme malgré la boule dans ma gorge.— Monsieur, je ne suis la propriété de personne. Ni d’Adrien, ni de vous. Ce que nous construisons, Adrien et moi, personne n’a le droit d’y mettre un prix. Je ne veux pas d’une place vide dans vos bureaux si c’est pour perdre ce qui me lie à lui.Un silence de mort tombe dans la pièce. Le père d’Adrien se lève à so
Charnelle Elle ne nous lâchera pas. Pas aussi facilement. Mais, pour la première fois depuis longtemps, je ressens une force nouvelle en moi. Ce n’est plus la peur qui guide mes gestes, ni la crainte de perdre Adrien. Non, désormais, je sais ce que je vaux. Je sais ce que nous valons.Je me lève doucement, enfilant la chemise d’Adrien abandonnée au pied du lit. Dans la cuisine, le soleil perce timidement à travers les rideaux. Je prépare le café, perdue dans mes pensées.— Tu comptes me laisser dormir seul longtemps ?La voix d’Adrien me tire de ma rêverie. Je me retourne et le découvre adossé à la porte, torse nu, le regard encore embué de sommeil.— Je réfléchissais, murmurai-je.Il s’approche, m’enlace par derrière et dépose un baiser au creux de mon cou.— À quoi ?— À nous. À ce qu’il va falloir affronter encore.Il soupire.— Elle n’a plus d’emprise sur moi. Ni sur nous. Peu importe ce qu’elle fera, ce qu’elle dira… Je n’ai jamais été aussi sûr de ce que je veux. C’est toi, Cha
Charnelle Le ciel est d’un gris uniforme lorsque nous quittons la maison ce matin-là. Le silence pèse entre Adrien et moi, lourd de tout ce qui n’a pas été dit et de tout ce qui nous attend. La lettre d’Éléonore, posée sur la table du salon depuis deux jours, nous hante comme une menace silencieuse.Adrien serre le volant, la mâchoire crispée.— Tu es sûre de vouloir m’accompagner, Charnelle ? Elle a demandé à me voir seul.Je tourne les yeux vers lui, froide, déterminée.— Tu crois qu’elle ne m’attend pas, Adrien ? Que c’est toi qu’elle veut détruire ? Non. C’est moi. Elle veut voir jusqu’où je suis capable d’aller pour te garder. Alors oui, j’irai. Je veux qu’elle me regarde dans les yeux quand elle comprendra qu’elle ne gagnera jamais.Il inspire profondément sans répondre, mais je vois à la crispation de sa main qu’il a compris. Cette guerre est autant la mienne que la sienne désormais.Nous arrivons au manoir familial, là où Éléonore a donné rendez-vous. Un lieu symbolique, choi
Le silence règne dans le bureau d’Adrien. Un silence lourd, chargé des relents de cette confrontation chez le notaire. Adrien n’a pas bougé depuis notre retour. Il est là, assis derrière son bureau, les yeux fixés sur le vide, le visage fermé.Je l’observe en silence depuis le canapé, sentant l’orage gronder en lui. Je sais ce qui le hante : la peur que cette dette soudaine ne soit qu’un début, la peur d’être le jouet d’Éléonore encore une fois.Enfin, il relève la tête et son regard vient chercher le mien.— Elle va frapper de nouveau, Charnelle. Cette fois, ce ne sera plus des sous-entendus ou des menaces voilées. Elle va vouloir me détruire.— Laisse-la venir, dis-je d’une voix douce mais ferme. Elle ne sait plus quoi inventer pour t’atteindre. Elle croit encore avoir du pouvoir, mais c’est terminé.— Ce n’est pas moi qu’elle vise, souffle-t-il. C’est toi.Je me fige. Il baisse les yeux.— Elle a compris que je suis faible quand il s’agit de toi. Elle va t’utiliser pour me faire pl